Visuel de l'émission Culture et confiture, animée par Mireille Langlois sur les ondes d'ICI Radio-Canada Première

Le texte qui suit est tiré de La Minute papillon de Gaspard Amée, chronique diffusée une à deux fois par mois sur les ondes d'ICI Première (Radio-Canada), à l'émission « Culture et confiture » animée par Mireille Langlois.

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La fleur


On n’entend rien, en général, de ce qui bouge dans la terre. Même à quelques millimètres sous nos pieds. Si tout à coup se brise tout ce qui nous entoure, à l’air libre, secoué par la terre en train de se rompre, c’est assourdissant. Mais ce qui bouge dans la terre à longueur de temps ne fait aucun bruit.

On n’entend rien du tout de cette vie si lente, privée de ciel, de pénombre et de toute couleur, aux houles infinies privées d’oiseaux et de poissons, de chaleur et de matin, de soir, flots pourtant de soupirs, de pavanes, de chutes et de peurs, certainement de peurs, dans la plus parfaite obscurité.

‍ ‍Cet extrait du « Jour des fleurs »,
tiré du roman Comme homme,
de Jacques-Pierre Amée,
m’a planté quelques mystères.

Il faut dire que ce Jacques-Pierre
est aussi mon père.

Curieusement,
ce passage m’a mené
vers Alfred de Vigny
et sa « Maison du berger » :

Les grands bois et les champs sont de vastes asiles,

Libres comme la mer autour des sombres îles.

Une ligne plus bas,
celui qu’on a surnommé
le « Racine du romantisme » écrit :

Marche à travers les champs une fleur à la main.

*

‍ ‍ Je pose donc la question.

En votre for intérieur,
vous êtes-vous déjà demandé·e :

« De quelle fleur est mon bonheur? »

La mienne,
si je devais n’en tenir qu’une,
serait rouge.

(Je crois.)

Car…

Mon bonheur est coquelicot.

Il est vigoureusement fragile.

Il virevolte aux coups de vent,
se fripe ou se pétale.

Mon bonheur cherche son terrain,
ici et là.

Il ploie
sous les pas indélicats,
il ne tient pas –
ne fait pas le poids,

Mon bonheur éclot
dans les regards,
s’écarlate
et pique du nez.

Il s’incline bien bas
et laisse pousser.

Mon bonheur,
dans les champs de blé,
jamais ne fait récolte,
ne fait bouquet.

Mon bonheur
a le cœur noir.

Et il vient
en éclats.

*

‍ ‍Sûrement, ce coquelicot de bonheur
se passe de berger.

Mais il tend l’oreille,
lorsque de Vigny souffle :

Le crépuscule ami s’endort dans la vallée,
Sur l’herbe d’émeraude et sur l’or du gazon,
Sous les timides joncs de la source isolée
Et sous le bois rêveur qui tremble à l’horizon,
Se balance en fuyant dans les grappes sauvages,
Jette son manteau gris sur le bord des rivages,
Et des fleurs de la nuit entrouvre la prison.

Dans un poème s’ouvrant par

Toute fleur n’est que la nuit
qui feint de s’être rapprochée,

le Suisse Philippe Jaccottet confie :

Toute couleur, toute vie,
naît d’où le regard s’arrête

Ce monde n’est que la crête
d’un invisible incendie.

*

‍ ‍Mon papillon,

lui,

se trouve
dans l’abri d’Issa,
ébloui :

Tous en ce monde
sur la crête d’un enfer
à contempler les fleurs!

***

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[Sont cités un extrait du roman Comme homme, de Jacques-Pierre Amée, trois extraits du poème « La maison du berger », d’Alfred de Vigny, tirés de Les destinées, un poème tiré de Chute(s) et soubresaut(s), texte inédit de Gaspard Amée, deux fragments du poème « Oiseaux, fleurs et fruits », de Philippe Jaccottet, tiré du recueil Airs, poèmes, et enfin un haïku de Kobayashi Issa, tiré de la sélection de poèmes Haiku.]