Le texte qui suit est tiré de La Minute papillon de Gaspard Amée, chronique diffusée une à deux fois par mois sur les ondes d'ICI Première (Radio-Canada), à l'émission « Culture et confiture » animée par Mireille Langlois.
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La mer
« Que le soleil ne se couche pas sur votre colère »,
commandent les Paroles.
Mais comment faire?
La mienne couve.
Elle me tourmente comme l’injustice.
Pour l’apaiser,
c’est mon seul rite :
je veux voir
la mer.
*
Celle des Salish n’est pas loin.
Je la perçois si calme –
presque lac.
Ce qui la meut m’échappe.
Elle clapote, en surface.
Reflète le visible et l’avale,
comme un grand drap
de ciel vide.
Mais la mer rugit sûrement –
comment ne pas!?
Sa rage est
contenue.
Et j'en essuie l'écume.
Car je le sens,
au plus profond :
la colère
de cette mer
coule en moi.
*
Michaux le dit :
La rage n’a pas fait le monde
mais la rage y doit vivre.
Si elle loge
en vous et moi,
la plus noire des colères
doit bien pouvoir s’écrire
ou s’écrier?
Tout en retenant ses coups?
Dans La nuit remue,
le même Henri confie :
La colère chez moi ne vient pas d'emblée.
Si rapide qu'elle soit à naître,
elle est précédée d'un grand bonheur, toujours,
et qui arrive en frissonnant.
Il est soufflé d'un coup
et la colère se met en boule.
Tout en moi prend son poste de combat,
et mes muscles qui veulent intervenir me font mal.
Mais il n'y a aucun ennemi.
Cela me soulagerait d'en avoir.
Mais les ennemis que j'ai
ne sont pas des corps à battre,
car ils manquent totalement de corps.
Cependant, après un certain temps,
ma colère cède... par fatigue peut-être,
car la colère est un équilibre
qu'il est pénible de garder...
Ta colère s’est-elle couchée, Henri –
ou bien l’as-tu chantée?
Car ailleurs, tu écris :
Dans le chant de ma colère il y a un œuf,
Et dans cet œuf, il y a ma mère, mon père et mes enfants,
Et dans ce tout il y a joie et tristesse mêlées, et vie.
Grosses tempêtes qui m'avez secouru,
Beau soleil qui m'as contrecarré,
Il y a haine en moi, forte et de date ancienne,
Et pour la beauté on verra plus tard.
Je ne suis, en effet, devenu dur que par lamelles ;
Si l'on savait comme je suis resté moelleux au fond.
Je suis gong et ouate et chant neigeux,
Je le dis et j'en suis sûr.
Ces mots-là me parlent.
Ils ont la profondeur – et même le clapotis – d’une mer.
Mais ce ne sont pas les miens.
*
« Que le soleil ne se couche pas sur votre colère »,
s’entête le refrain.
La nuit tombe
et le soleil s’épuise.
La mer m’attend…
Puis soudain,
les choses s’éclairent :
ce qui me traverse
n’a pas la couleur
des saintes colères.
Cela ressemble plutôt
à une lame de fond –
qui aurait déferlé
en dedans.
Face à la mer
qui la console,
ma colère n’attend,
je crois,
que de fondre
en larmes.
***
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[Sont cités un passage de La Bible (Éphésiens 4 :26), ainsi que trois extraits de poèmes d’Henri Michaux : « Comme pierre dans le puits », tiré du recueil Lointain intérieur (1938), puis « Colère » et « Je suis gong », tirés de La nuit remue (1935).]