Visuel de l'émission Culture et confiture, animée par Mireille Langlois sur les ondes d'ICI Radio-Canada Première

Le texte qui suit est tiré de La Minute papillon de Gaspard Amée, chronique diffusée une à deux fois par mois sur les ondes d'ICI Première (Radio-Canada), à l'émission « Culture et confiture » animée par Mireille Langlois.

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La résine


‍ ‍J’ai eu la chance, tout dernièrement,
d’aller écouter des jeunes francophones
réciter.

Seuls en scène,
face à un auditoire inexistant –

hormis quelques souffleurs au premier rang,

une poignée de jurés d’un jour,
et ce papa perdu là-bas, tout au fond –

j’ai admiré leur courage.

*

Ils m’ont fait un peu penser à Sir Duncan le Grand,
dans les Chroniques du chevalier errant,

par leur envie de s’élancer ainsi,
en chevaliers de la poésie.

D’une traite, ou presque,
dans La mer de Beauchemin
ou le Spleen de Baudelaire.

*

Ces grands « enfants »,
pour la plupart en immersion,
n’ont pourtant pas le français perçant.

Le leur est rond.

Il vient du cœur, comme on dit,
en rouleaux – parfois même en torrents.

Et les poèmes que nous aurions pu connaître se font nouveaux.

Ils empruntent les méandres de ces voix.
Leur jeunesse, aussi.

*

‍ ‍ Oui, il fallait les voir aller,
ces vaillants concourants,

déroulant leurs poèmes
dans le théâtre d’une école Jules-Verne.

En les écoutant,
et en les regardant,
je me suis dit :
quel beau moment.

   Un peu hors de notre temps.

*

Mais encore plus que leurs élans,

ce qui m’a touché,
ce sont leurs
                     blancs.

Leurs petites hésitations.

   Le tremblement d’un mot.

*

Dans ces instants
juste avant le saut,

où le trac nous tord le cou,

ou lorsque la rime trébuche
et précipite la chute,

se révèle un peu de nous.

*

J’ai pensé à ces lignes de Jean Pierre Makosso :

Sur la plage je perçois à présent la prose de la Mer,
la poésie du Fleuve Kouilou. Et le chant d’un cours d’eau qui perce son passage vers le futur. Enfin!
Les lèvres sur mon visage dessinent
un petit sourire radieux.
Je contemple le silence. Enfin!
Le silence est la seule science qui fait taire les armes…
Aucun bombardement… enfin!
Aucune larme… Enfin!
J’entends une prose, une poésie

et un chuchotement d’amour
À l’embouchure!

*

‍ ‍Le silence n’est pas que
temps mort.

Accueilli avec bienveillance,
il est peut-être même

le plus intime
et le plus étonnant
des compagnons.

Car il ouvre un champ,

où chaque mot peut surgir – ou non.

Étreindre, ou transpercer.

*

‍ ‍ Ce qui me ramène à nos chevaliers.

   Dans le cadre de ce concours,
un seul poème, de Rita Mestokosho,
n’a pas été récité (en raison d’un forfait) :

Mon peuple écrivait en marchant
mon peuple écrivait sur la ligne de la mémoire
de cette façon, son bagage était moins lourd
il avait la bibliothèque de la terre avec lui

Mon peuple écrivait des millions de livres
éparpillés sur le territoire
des encyclopédies de rivières
des dictionnaires de montagnes
des géographies de forêts
(…)

*

‍ ‍Du haut de mes 40 ans naissants,
je crois que des millions de livres
se cachent aussi
dans la sensibilité de ces jeunes voix,

comme celle de Kader Junior Ouattara,
en 12e année à Gravelbourg,
en Saskatchewan :

(…)
La vie se tisse dans l’ordinaire beauté.

Lorsque le soir tombe, la lumière s’adoucit,
On se trouve ensemble, un instant de répit.
Les étoiles s’allument.
La vie de tous les jours, un trésor à chérir.

*

… sans oublier le silence,
dont je vous ai trop parlé.

   Car s’il nous attend là,
sous-bois,

il est surtout

humus,
écorce,
résine.

***

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[Sont cités un extrait de « La prière du silence » de Jean Pierre Makosso, tiré de Rien (2019), un extrait de « La bibliothèque de la terre | Assi umashinaikana » de Rita Mestokosho, tiré de Atik Utei (2022),un extrait de « La vie de tous les jours », de Kader Junior Ouattara, tiré de la septième édition de Voix, une anthologie de poèmes (2025), et enfin un fragment du recueil Sasamat, de Gaspard Amée (2024). À noter aussi que cette chronique a été écrite à la suite de la finale du concours de récitation en équipe Les Voix de la poésie de la région de Vancouver, qui s’est tenue le 10 mars 2026.]