Le texte qui suit est tiré de La Minute papillon de Gaspard Amée, chronique diffusée une à deux fois par mois sur les ondes d'ICI Première (Radio-Canada), à l'émission « Culture et confiture » animée par Mireille Langlois.
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La rivière
C’est bien joli,
de vous parler du vent et de la pluie.
Du beau temps,
des feuilles, des fleuves…
Mais qu’est-ce que ça dit, au fond –
de nous, de ce pays?
Du territoire?
Ce sont des territoires
et non un seul,
me corrigerait peut-être Amber O’Reilly,
originaire de Yellowknife :
car ici tout est si vaste
que les jumelles voient double
les vies y sont plurielles.
*
Cette petite musique des mots,
ce doux flot de paroles,
raconte-t-il quelque chose qui reste?
Qui remue un ciel, une terre?
J’ai entendu dire que les gens de l’Ouest
n’attendent rien. Ils abandonnent leurs
souvenirs sur la rivière quand l’horizon
embrasse les flots,
écrit Christian Violy, depuis le Manitoba.
Mais alors,
cette rivière
qui accueille nos souvenirs,
a-t-elle quelque chose à dire?
L’écrivaine métis Katherena Vermette
répondrait sûrement « oui » :
les langues brodées
en récits entrent et
sortent de toute chose
rien
n’est inanimé.
*
On dit souvent qu’il faut être fait fort
pour vivre ici,
pour braver les éléments…
Mais peut-être que le mot braver
n’est pas bien choisi.
Sans aller forcément jusqu’à faire des câlins aux arbres –
comme en sylvothérapie –
pensez-vous que nous trouverions bravoure
(ce joli mot qui semble marier courage et amour)
à conjuguer les éléments,
plutôt qu’à les défier
orgueilleusement?
Ne dit-on pas d’ailleurs qu’il fait bon
se sentir comme dans son élément?
Que risquerions-nous,
alors,
si nous écoutions plus finement
le vent, la pluie, les feuilles,
et tout ce qui bruisse autour?
Y puiserions-nous des forces?
Des failles?
Grands et petits qui vivez dans les plaines
Grands et petits qui vivez dans la forêt
Ce qui remonte des profondeurs
Est le commencement de la sagesse,
écrit Édouard Itual Germain,
dans son recueil posthume Ni Kistisin – Je me souviens,
dédié aux survivants des pensionnats autochtones.
Avant de confier :
Laver nos plaies
Avec une goutte d'eau
Qu'on ne trouve nulle part
Vaut l'expérience d'une vie.
*
Je crois bien que tous ces humains
disent vrai,
à leur manière :
en écoutant de près,
« non, rien de rien »
n’est tout à fait inanimé.
Le grand Gilles Vigneault semble le croire aussi,
lorsqu’il évoque malicieusement cet arbre
« qui bouge et fait semblant que c’est le vent ».
J’espère que, par la magie des sources croisées,
des racines entremêlées,
des confluents,
le pays rêvé de Vigneault rejoint secrètement celui de Vermette,
qui le souffle dans son recueil femme-rivière :
ce pays a une autre histoire
qui n’appartient ni à lui
ni à elle
ni à personne
elle est écrite
dans l’eau
taillée sur le sol
chaque pierre
est une chanson
qui fait écho
à l’érosion
tenez-en une
à votre oreille
des chuchotements
montent…
Les entendez-vous?
***
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Tous droits réservés.
[Sont cités deux extraits de femme-rivière de Katherena Vermette, deux extraits de Ni Kistisin – Je me souviens d’Édouard Itual Germain, un fragment de Boussole franche, d’Amber O’Reilly, un extrait de Les silences immobiles de Christian Violy, ainsi qu’un fragment de Silences de Gilles Vigneault.]